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La critique des Inrocks morceau par morceau

Reflektor
Dans une logique très particulière de prise en main jusqu’à soumission des médias (souvenez-vous du Paranoid Android de Radiohead et de ses 6m24), le nouveau single d’Arcade Fire dure donc 7m34. Funky, housey, mixte et bilingue, il évoque logiquement LCD Soundystem, dont le leader dépeigné James Murphy assure la co-production. Mais un LCD Soundystem encore plus romantique, avec moins de raideur, moins de rigueur. On se pose déjà une question : à quoi bon s’offrir un double album si, en plus, les Canadiens proposent de telles chansons gigognes ? Cette première merveille absolue contient ainsi à elle seule cinq ou six chansons, dont une ou deux auraient enchanté le dernier album de David Bowie (présent, en spectre). On pense notamment à ce petit riff fabuleux de guitare qui revient régulièrement, tel un orgasme en cascade. Avec sa construction en Lego, par couches de couleurs, ce premier titre est une boucherie-charcuterie très fine.

We Exist

On continue de danser, mais sur un groove plus moite, plus sale, bousculé par une basse qui rebondit mille fois, dissipé par une chorale disco, noyée dans l’écho trouble d’une discothèque où Moroder tenterait de faire danser les malheureux quitte à les bombarder de gimmicks les plus funkys de la terre. Là aussi, on pense à David Bowie – et si son meilleur album de 2013 s’appelait Reflektor ? Heureusement, la rythmique est tellement puissante qu’on arrête vite de penser au passé – vole la poussière.

Flashbulb Eyes
Un des rares titres de ce colossal album à oser descendre sous la barre des quatre minutes, Flashbulb Eyes invente la BO de la confusion absolue de la fin de nuit, quand dans le shimmy se mêlent les corps et les sons. Soit un genre de musique des Caraïbes malmenée, groovy malgré les obstacles, chaude malgré le permafrost.

Here Comes The Night
Le premier monstre scénique de cet album, à la construction complètement dingue et anarchique : le morceau démarre sur les chapeaux de roues pour ensuite ralentir considérablement le pouls, avant de re-tester son élasticité de super-héros en fin de parcours. Né dans le vacarme, Here Comes The Night se transforme ensuite en un groove asséché, à la Talking Heads (pour ses rythmiques et sa ferveur), mais sa production est franchement ailleurs, dans le grand vide : insensée, elle nargue les nerfs et les sens, en trompe l’oreille permanent. Une fois encore, la basse a pris le contrôle des opérations avant de céder la place, forcée, à un refrain qui hantera beaucoup de nuits d’été 2014, quand Arcade Fire planera au-dessus des grands festivals. La fin, attaquée par un essaim de guitares, ressemble déjà un bouquet final – et l’on n’en est qu’au quatrième titre !

Normal Person
On pense à Lou Reed, sans doute pour l’ambiance malsaine et ce faux-début live. Chanson la plus électrique de ce début d’album, avec son riff crade et son chant mâle, animal, Normal Person s’abandonne pour la première fois de ce nouvel album aux tics et recettes d’Arcade Fire. Guitares en rafales, chant fiévreux, mélodie en colimaçon vers le ciel : tous les ingrédients sont là, jamais mieux maltraités que par le groupe lui-même. Les suiveurs rasent les murs.

You Already Now
Drôle d’ambiance presque fifties pour cette gigue étrange, presque déplacée. Arcade Fire joue contre-nature, sautillant et couillon, comme un orchestre de balloche aux idées vrillées, sur un morceau sans queue ni tête et avec beaucoup de vide entre les deux. Pas le moment le plus glorieux de Reflektor.

Joan Of Arc
Le premier volume de l’album s’achève dans la démesure avec ce genre de glam-rock futuriste, où il sera donc question, en français et en anglais, de… Jeanne d’Arc. Un morceau dont le groove gronde et rebondit comme l’écho du tonnerre dans un canyon étroit, à peine troublé par une rythmique pourtant primitive, lézardé par ce chant © Arcade Fire, possédé et charnel. La puissance est dingue, sans effort, sans effets.

Here Comes The Night II
La version est moins euphorique, plus gueule de bois. Domestique et mélancolique, cette autre chanson courte s’est entourée d’un orchestre de chambre: une chambre aux cendriers remplis de mégots froids et d’enthousiasmes dissous dans la nuit : on avait commencé le premier volume dans la liesse collective, on démarre le second seul dans le sofa. On y est bien aussi.

Awful Sound (Oh Eurydice)
Une drôle de ballade aux aguets, qui traîne sa mélancolie avec des cordes longues, pour une ambiance moite, que vient vivifier un crescendo à la Prince. Et soudain, sur un break de batterie franchement loufoque, tout dérape vers un de ces gospels pâles et fervents dont Brian Eno possède le secret. Dans toute sa grandiloquence, son emphase, cette chanson avait tout pour s’effondrer comme un soufflet. Et pourtant, le morceau conserve toute sa tenue, sa maîtrise, pour un petit miracle.

It’s Never Over (Hey Orpheus)
Retour d’une musique plus dansante, même si un peu patraque. Une guitare en ventilateur nettoie ici l’air salopé, des voix de feu à la LCD Soundsystem, toutes en incantations, se chargent du commerce de la chair, du sexe. Poisseux et lourd, ce funky déclassé contient lui aussi plusieurs chansons, mais toutes plombées par un spleen qui s’est définitivement installé sur le second volume de cet album. Même la fin, onirique et somptueuse, une vraie trouvaille immatérielle, ne parvient pas à lever ce petit voile.

Porno
Le tempo grimpe à peine mais la température, elle s’affole sur ce rock lent et physique, qui se danse surtout avec le cou, les yeux mi-clos, le corps en feu. Certainement pas le plus gros tube possible sur le front des festivals. Mais c’est avec ce rythme languide, voire salace, que va se repeupler le Canada.

Afterlife
A coup sûr un des singles de cet album. La voix de Win n’a encore jamais été, sur cet album, à ce point aux avant-postes. Chanson emphatique qui rassurera définitivement les nostalgiques de l’époque Rebellion (Lies), elle est taillée pour la scène, voire les rappels – il faudra d’ailleurs songer, pour elle, à agrandir la scène, si on veut en accueillir dignement l’énormité, la puissance des chœurs, le souffle dingo. Peut-être même le plus gros tube de cet album, niché en avant-dernière position !

Supersymmetry
Chanson-péplum, elle est un album à elle toute seule ! Là encore, les chœurs en strates translucides évoquent le magnifique et trop sous-estimé travail vocal de Brian Eno : noyées dans des échos et des espaces infinis, les voix flottent, tremblent. Remarquable exercice de contrôle des pulsions, Supersymmetry nargue, titille, provoque mais jamais n’explose. On ne racontera pas la fin, mais on la conseille quand même aux insomniaques, qu’elle embrassera dans le cou et conduira vers les songes d’une nuit d’éther.